Chapitre 6: Un Changeling dans la famille

Nous restâmes là, hagards, les yeux fuyants, pendant que la mère sanglotait. J’hésitai puis m’approchai et posai un sabot sur son dos. J’entendis qu’elle manqua un souffle et arrêta de respirer, se demandant, sans doute terrifiée ce que j’allais lui faire. Même son fils eut un moment de panique et faillit se jeter sur moi. Néanmoins je m’assis devant elle et posai mon museau sur son front, entre ses oreilles et ses cheveux en bataille, l’odeur ne me quittait plus les narines. Je soufflai, la voix étranglée par l’envie de pleurer de rage qui me tenait à la gorge.

« Madame… je vous demande pardon… au nom de mon espèce… cette même espèce qui vous a fait du mal par la perte de votre mari. Mais je vous promets que je ne suis pas de ceux-là… » Je l’entendis parler dans ses sabots.

« Vous avez pourtant tué deux gardes hier… pourquoi… » J’eus cette fois une vraie larme en me souvenant du témoignage de Firebroken, qui tomba sur ses cheveux et qu’elle dut sentir car elle s’était raidie.

« Je n’ai fait que me défendre madame… le premier a été un mauvais coup de sabot… le deuxième était que je n’avais pas vu où je mordais… mais ceci n’était que de la défense… les gardes parlaient de m’éliminer et j’ai paniqué… j-j’aimerais tellement que ça ne ce soit jamais arrivé… je ne supporte pas d’ôter la vie… c’est quelque chose d’horrible… »

Elle releva la tête. Nos yeux se fixèrent alors que nos museaux se frôlèrent imperceptiblement. Dans ses yeux, la peur était inlassablement présente, mais aussi beaucoup d’incompréhension. Puis elle me demanda, en me tapotant du sabot sur ma poitrine.

« Les changelings n’ont qu’une parole ? »

Je lui répétai après un moment d’hésitation qui la fit douter.

« Moi je n’ai qu’une parole… et je jure devant la couronne de Célestia que si je ne tiens pas parole, j’irai me livrer aux gardes et attendrai la mort sans peur. »

Ses yeux se dilatèrent et sa respiration redevint normale. Le jeune étalon, qui s’était rapproché entre-temps, voyait notre proximité et bégaya en s’accrochant à la patte droite de sa mère.

« A-Alors c’est qu-quoi ton nom ? »

Je regardai la mère qui me fixait toujours intensément, une lueur toujours apeurée qui ne la quittera sans doute jamais. Je lui soufflai « qu’une parole » avant de répondre.

« Je m’appelle Swamp, Swamp l’erreur changeline comme m’appelaient les autres… »

Il me regarda perplexe à l’énonciation de ce nom bizarre pour lui. En tout cas, lui, toute sa peur avait disparu. Il ne restait que de l’inquiétude pour sa mère. Je dut lui expliquer que chez nous, nous nous devions de ne montrer aucun sentiment. Même si nous pouvions ressentir tous les autres sauf l’amour et l’affection, ça ne se devait pas de se faire. Mais moi, en naissant différent autant par mon physique que par mes émotions, je fus nommé comme ça. Ces souvenirs étaient d’ailleurs assez douloureux.

Un bruit soudain me fit sursauter ainsi que Dew et sa mère. Quelqu’un descendait les marches et je n’avais aucun endroit où me cacher. Je commençai à paniquer et regardai la mère totalement pris au dépourvu. Elle passa en vitesse sur ma gauche et se dirigea dans l’escalier derrière moi. Entre-temps elle m’ordonna « Sous le lit vite ! » Ce que je fit sans me faire prier.

Juste à temps, je vis un officier de police en uniforme descendre les marches accompagné de la mère de Dew. Il parlait à peu près modérément mais sa voix montrait une certaine frustration mêlée de colère mêlée à de l’inquiétude.

« Oui Prixilia, il semblerait que ce changeling soit dans les périphéries, nous vous demandons de faire très attention. Il a tué deux gardes et un médecin hier. »

Je vis la mère tressaillir en même temps que moi. Elle jeta un coup d’œil discret en ma direction, comme si elle allait dire où j’étais. Mes yeux trahissaient ma peur et je la voyais hésiter. J’avais oublié de lui parler du docteur. Elle devait penser que je lui avais menti. Dew intervint à temps avant qu’elle n’ouvre la bouche. Il lui tapota sur le sabot et lui dit « qu’une parole ». Elle se ressaisit et regarda le policier, qui n’avait pas trop compris cette phrase. Ils discutèrent quelques minutes encore puis il s’en alla.

« Au revoir Prixi, et prends soin de toi, fais gaffe où tu vas je ne veux pas te retrouver dans les crocs de cette immondice de la nature. »

Alors qu’il le fit sortir, je sentis une grande vague de douleur m’envahir. Il m’avait traité « d’immondice ». Même étant changeling, le sentiment d’être blessé était très présent. Prixilia se tourna ensuite vers le lit et soupira avant de me demander de sortir. J’hésitai un moment, sachant qu’elle allait me dire quelque chose. Et en effet.

« C’est quoi cette histoire de médecin, je croyais que j’avais ta parole ! » dit-elle avec les yeux qui commençaient à scintiller par les larmes revenantes.

« Mais tu l’as ma parole je te promets… j’ai… j’ai juste oublié de te parler de lui. Comme j’étais sous une autre forme j’avais oublié… »

« Explique-toi ? » Sa peur était de nouveaux revenue ainsi que sa méfiance.

« Il allait prévenir les gardes, je ne voulais pas le tuer comme je te l’ai dit j’ai horreur de ça… mais si je l’avais pas empêché je serais mort à l’heure qu’il est… Il était si fort comparé à moi que j’ai dû… lui… prendre son amour… mais je suis resté trop longtemps à lui en prendre et il n’a pas survécu. »

« Il avait eu peur Swamp tu te souviens de ce que tu es ! » J’avais du mal à croire qu’elle me criait dessus alors qu’elle avait peur de moi. On voit bien que cette jument en a bavé.

Je rectifiai ce qu’elle venait de dire. « Non, il n’avait pas peur j’étais transformé. Il essaya de me voler. Il m’avait soigné mon sabot mais ne m’a demandé de l’argent qu’à la fin. C’était un charlatan… »

Elle me fixa puis rajouta. « Et tu veux que je te croie ? » Mes yeux étaient sincères et je flippais totalement. Puis Dew se tourna vers elle après m’avoir lorgné et lui dit : « Maman, il ment pas… »

Et contre toute attente sa mère le crut. Elle lui sourit puis me regarda avant de s’approcher de moi et de me prendre doucement dans ses bras. J’eus alors encore un de ces coups électriques au cœur que je n’avais pas eu depuis longtemps. Je ne savais toujours pas ce que c’était. Son contact était tellement agréable que je posais ma tête sur son épaule et fermai les yeux, m’abandonna une seconde. Je ne comprenais pas son geste, surtout face à quelqu’un comme moi. Mais ça faisait tellement de bien que je ne refusai pas. Quant elle me desserra un peu, elle me fixa dans les yeux en rougissant, sans sourire. Moi je ne comprenais pas ce qui se passait puisque je ne possédais pas l’affection. Je lui sortis encore un « pardon » avant qu’elle ne pose son front sur le mien, évitant bizarrement ma corne.

« Je te crois… et je crois surtout que tu n’es pas comme tu es pour rien… »

Je soulevai un sourcil, ne comprenant pas. Elle releva la tête maintenant presque museau à museau avec moi.

« Le fait que tu sois si différent des autres comme tu me l’affirmes sur ta vie viens peut-être du fait que le Grand Architecte à une destinée particulière pour toi. Tu crois pas ? »

Le Grand Architecte ? Ce nom me disait quelque chose. Il aurait semblé que ce soit celle qui créa le monde tel que nous le voyons. Et elle aurait une destinée pour moi. Cette idée m’éberlua tellement que je ne pus fermer la bouche, mes crocs scintillant sur le rayon de lumière qui se couchait avec le Soleil. Dew rigola.

« Ferme ta bouche tu vas avaler une mouche. HAHAHA ! »

Nous rîmes tous de bon cœur et étrangement, je me sentis moins faible. Même si je possédais plus beaucoup de magie, j’avais l’impression que je pouvais m’en passer quelque temps. Cette pensée fit carburer mon cerveau comme une locomotive et me rappela ma quête principale. Ça serait alors possible, juste par l’affection d’une mère et son fils ? Ça serait trop beau pour être vrai, mais j’imaginai quand même, me laissant câliner. Le gamin en profita et sauta sur nous pendant ce petit moment de bonheur, nous envoyant valser sur le lit.

Je ris tellement cette nuit là que je crus que j’allais mourir. Ils m’avaient ordonné de rester pour ne pas que je me fasse repérer, ce que je ne refusai certainement pas. Nous avions raconté des blagues, joué à un jeu tiré de dessous le troisième lit, et même frôlé la bataille de polochons. Tellement de choses dont j’avais entendu parler mais que je n’avais jamais vécues. Mais en même temps, ça faisait du bien, tellement de bien, mieux que jamais pour dire vrai !

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Quand je me réveillai le lendemain matin, j’avais passé les meilleures heures de sommeil de toute ma vie. D’habitude je m’endors dans le néant, sans rêve mais plutôt des bribes de souvenirs de l’amour que nous avions consommé. Alors que là rien. Juste une nuit de sommeil qui me réveilla tout doucement.

Je mis d’abord quelques minutes à me rendre compte que je n’avais pas un cocon au-dessus de la tête mais un toit et pas le sol sous les pattes mais un matelas agréablement parfumé. Ça me colla une frousse qui m’empêcha de bouger un muscle. Puis les souvenirs d’hier sont peu à peu revenus, avec le sourire qui les accompagnaient. Prixilia dormait à deux lits de moi et Dew au milieu. Leur visage angélique me fit sourire encore plus et me permit de me lever, en silence.

Il devait être au moins cinq heures du matin. Dans ma ruche, on m’avait obligé à me réveiller à cette heure durant dix-neuf ans alors ça m’est resté. Je me lève en silence, fit mon lit comme j’avais souvent vu les gens dans les hôtels faire, puis m’installai au milieu de la modeste pièce. Il y avait un foutoir pas possible qui me fit glousser doucement. Je voyais une chaise que j’avais utilisée pour me protéger des oreillers. Elle était par terre. Je voyais aussi quelques pions de jeu, qui avaient d’ailleurs été impossibles pour nous trois car conçus pour des licornes. Les pions étaient injouables. En ramassant tous en silence la chaise pour ranger un peu le bazar que j’avais mis, je vis mon reflet dans la petite vitre haute. Oh pas grand-chose, juste ma crinière… blanche et noire. Je faillis lâcher la chaise. Je la mis correctement et regardai mon dos. Je m’étais métamorphosé durant la nuit, sans le vouloir. Mais ce n’était pas ça le problème. J’étais censé être à cours de magie. Et pourtant je tenais sans difficulté cette forme.

Je fis plusieurs tests afin de voir si je ne m’étais tout simplement pas transformé en poney durant la nuit. Mais j’étais toujours changeling. Une vague de plaisir vint alors me titiller le cœur. Ça voulait dire que je pouvais m’auto-suffire en magie ! Ça veut dire… que je pouvais sentir l’amour ! « Non non attends calme-toi », me suis-je dit à voix basse. « C’est peut-être pas, t’enjaille pas pour rien. »

Mais cette idée me fit tellement plaisir que je dansais presque sur place. Quand j’entendis glousser derrière moi. La voix de Prixilia se fit entendre, toute douce et chaleureuse.

« Pour un changeling, t’es grave », dit-elle suivit d’un petit rire…

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